jeudi 28 août 2014

De la rentrée


J’ai cru que je pourrais profiter des vacances et rattraper mon retard sur les lectures  prévues et écrire ici sur Dix heures et demie du soir en été. Finalement, je n’ai pas pu, ça faisait vraiment devoir de vacances et une main étreignait mon cœur chaque fois que ce devoir se rappelait à moi ! Alors et avec bonheur, j’ai lu autre chose. Et par deux fois, je fus emportée : dans les forêts allemandes et seule au monde avec un chien, un chat et une vache, un champ de pommes de terre à biner, puis dans l’île de Guernesey (où il fut encore question de patates). 
J’entends à la radio Laurent Mauvignier dire qu’il n’aime pas tellement voyager, prendre l’avion et que ce sont les livres qui le font voyager, que ça lui va, lui suffit.
Alors, septembre et sa rentrée littéraire sont une promesse de voyages. M’attendent le Japon, le siècle premier, le monde de l’art new yorkais, le Cantal …D’autres que je ne soupçonne pas encore, mais que j’ai déjà été renifler sur les tables de la librairie d’à côté.
Ca, c’est pour septembre.
Mais en août, il y a eu des films d’été (revu à la télé, c'est sur la photo) et d’hiver, des dégustations de vin autour d’un repas en plein air (mais abrité, quand même) alors qu’il pleuvait doucement, des amis qui ont pleuré et d’autres qui ont essayé, une jeune fille qui a soulevé ses cheveux pour montrer une nuque qui se cachait encore (venir en vacances dans la maison d’un artiste n’est pas forcément de tout repos).
Il y a eu Marguerite Duras à la radio qui engueule gentiment Madeleine Renault qui ne veut pas garder le silence trop longtemps sur scène. Alors Marguerite lui explique que ça va lui faire du bien, au public, un peu de silence, car il s’est farci son texte jusque là, et une pose, même un peu longue, serait quand même bienvenue.
Il y a eu aussi une sortie de cinéma sous la pluie chaude, exactement comme l’année dernière. Cette fois, ce fut un petit resto vietnamien, où nous avons continué à nous régaler de ce film-là.
Il y a un nouveau dessin pour notre lustre (phrase un peu énigmatique, je m’en rends compte !), une cabane-bibliothèque-bureau en fin de construction,  un été automnal qui tire sur sa fin, une énergie à dénicher pour ce qu’on appelle la rentrée, après une langueur estivale tout à fait soutenable.

dimanche 13 juillet 2014

journal d'une lectrice (3)


Premières pages, assise sous l’abri où j’attends le train. Il fait doux. Je me rends compte que, souvent, j’apprécie ce temps de lecture. Souvent aussi, le train est en retard, je peux lire un peu plus longtemps. Dans le train, en général, je ne peux pas, trop de monde, je suis debout et donc comme « en dehors » du livre. J’avais entendu Pascal Quignard dire que lire est une forme fermée : le livre tenu ouvert devant le visage construit une forme fermée (peut-être comparait-il cela à la forme ouverte qu’est l’écoute de la musique, je ne sais plus). Parfois, bien que je tienne le livre devant mon visage, je n’arrive pas à fermer la forme, je n’arrive pas à lire !
Je reprends mon vieil exemplaire des éditions folio des Nourritures terrestres, il date de 1979. L'ai-je lu cette année là ? Un peu plus tard, je crois. Les pages me paraissent épaisses. Le papier a jauni, il a une odeur…
Deux souvenirs de la première lecture qui remonte à trente ans : le prénom Nathanaël et l’orange pelée.
Les nourritures terrestres, c’était le plaisir d’éplucher une orange.
Premier constat : Nathanaël est là, mais l’orange, non ! Dans quel autre livre se cache-t-elle ? Relire tout Gide ? Humm, on verra.
La mémoire est joueuse : il arrive que des visiteurs reviennent voir une exposition et sont persuadés que nous avons refait l’accrochage entre leurs deux visites ! Moi j’étais sûre de « relire » l’orange et surtout de retrouver le plaisir à la lecture de ce passage.
Il me reste mon souvenir et  un plaisir nouveau à cette lecture.

Découvrir qu’à vingt ans, j’aimais déjà les listes (on ne change donc jamais ?).

…Il y en a qui voudraient vous faire aimer la vie ;
D’autres après lesquels l’auteur s’est suicidé.
Il y en a qui sèmes la haine
Et qui récoltent ce qu’ils ont semé.
Il y en a qui, lorsqu’on les lit, semblent luire,
Chargés d’extase, délicieux d’humilité.
Il y en a que l’on chérit comme des frères
Plus purs et qui ont vécu mieux que nous.
Il y en a dans d’extraordinaires écritures
Et qu’on ne comprend pas, même quand on les a beaucoup étudiés.
Il y en a dont les paroles sont plus douces
Que le bruit des feuilles à midi.
C’est un livre que mangea Jean à Patmos,
Comme un rat ; mais moi j’aime mieux les framboises,
Ca lui a rempli d’amertume les entrailles
Et après, il a eu beaucoup de visions.

Et aussi :
Il y en a dont on ferait des confitures
Rien qu’à les laisser cuire au soleil.
Il y en a dont la chair malgré l’hiver demeure sure ;
De les avoir mordus les dents sont agacées.
Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été.
On les mange accroupi sur des nattes,
Au fond de petits cabarets.
Il y en a dont le souvenir vaut une soif
Dès qu’on ne peut plus les trouver.
(re-voilà mon orange perdue)

Encore :
Ronde de mes soifs étanchées
J’ai bu dans des verres si minces
Qu’on pensait les briser avec la bouche
Avant même que les dents ne les touchent ;
Et les boissons semblent meilleures là-dedans,
Car presque rien de nos lèvres ne les sépare.

Des livres, des fruits, des soifs, des nourritures à se repaitre, mais dans une sorte d’ascèse, celle de « la disposition à l’accueil », celle qui n’a pas à voir avec le désir.

Et quelques injonctions :
Que l’importance soit dans le regard et non dans la chose regardée.
Laisse à chacun le soin de sa vie.
Attends tout ce qui vient à toi ; mais ne désire que ce qui vient à toi.

Est venue à moi l’œuvre de Bill Viola : la chambre de Catherine, le quintet de l’étonné, la jeune fille de Three Women qui, une fois franchi l’écran d’eau qui nous sépare à nouveau, se retourne vers moi.

Maintenant, le jardin est arrosé par une pluie qui ne sait pas que nous sommes en été. 

dimanche 11 mai 2014

journal d'une lectrice (2) - Mon premier, c'est désir



Je suis en retard. Mais voilà … j’ai trouvé sur la page facebook de mon ami Eric cette citation qui m’allait bien. "C'est que j'étais incapable complètement d'aligner deux mots, empêché d'écrire, physiquement empêché, comme ça m'arrive quatre fois dans l'année... Il faut croire que le Docteur Acupuncteur ne m'avait pas assez piqué... Vous ne m'en voulez pas trop...? J'étais absent d'ici. On ne peut pas être en vie tous les jours..."  (extrait d'une lettre de Novarina à Dubuffet)

Il y a donc quelques dimanches, j’avais commencé d’écrire ça.

Il fait froid, il pleut et je n’ai pas vraiment envie d’écrire. Il faudrait vraiment que je range mon bureau. Il me prend de grandes envies de semaines entières, enfermée dans cette maison qui n’enferme pas, à lire et seulement lire (les livres en attente sont là). Mais pour que ce plaisir soit complet, il faudrait que le bureau soit rangé et ainsi, que l’esprit soit libre. Le devoir avant le plaisir. Comment se défait-on de son éducation ? Et, comme depuis un certain temps maintenant, je me dis : allez, dimanche prochain, c’est sûr, dimanche prochain …

Mon dimanche se déroule entre la Princesse de Clèves et Un cœur en hiver. Je suis alors proche d’un état dépressif.
Stéphane dit « le sentiment amoureux, écrit, c’est souvent très beau. »
Oui, c’est beau, mais c’est triste. A vivre, ça n’a pas l’air gai, non plus.
Finalement, je me rends compte que Colette, la Princesse de Clèves, d’autres encore, Gertrud, par exemple, chez Dreyer, choisissent la solitude comme haute idée de fidélité à l’amour.  La réalité ne peut que le corrompre, l’affadir, le faire disparaître. Alors Mme. De Clèves, Stéphane, par choix, par impossibilité, s’isolent du monde, des autres, de l’autre pour que rien de soit gâter. Seul, pour que l’amour perdure.
« Elle lui fit dire, par une personne de mérite qu’elle aimait et qu’elle avait alors auprès d’elle, qu’elle le priait de ne pas trouver étrange si elle ne s’exposait point au péril de la voir et de détruire, par sa présence, des sentiments qu’elle devait conserver ; qu’elle voulait bien qu’il sût, qu’ayant trouvé que son devoir et son repas s’opposaient au penchant qu’elle avait d’être à lui, les autres choses du monde lui avaient paru si indifférentes qu’elle y avait renoncé pour jamais ; qu’elle ne pensait plus qu’à celles de l’autre vie et qu’il ne lui restait aucun sentiments que le désir de le voir dans les mêmes dispositions où elle était. »

Depuis, ça va mieux. Le bureau est rangé !
Et puis j’ai aimé lire cette liste « Comme tout voyageur parti pour longtemps, il traîne du bagage : vêtement de rechange, plus ou plus léger au contraire, médecines, outils de son métier ‘le sien est d’être poète, et donc aussi peintre), sans compter ces objets dont on s’embarrasse parce qu’un ami nous les a donnés ou parce qu’ils servent peut-être à nous prouver notre identité. Son bagage à lui pèse tout entier sur ces maigres épaules. Il énumère un manteau contre le froid des nuits, mais dont le poids le fait suer au soleil, un kimono de coton pour le repos qui suit le bais bouillant, délice de sa race auquel un ascète même ne renonce pas, une de ces capes de paille pour la pluie qui font ressembler leur porteur à une meule de riz en marche, de l’encre, des pinceaux, et tout ce qu’il faut pour écrire, et finalement des cadeaux reçus à la veille du départ, qu’il n’a pas osé refuser et n’a pas non plus le coeur d’abandonner sur la route. » Marguerite Yourcenar, le tour de la prison, Bashô sur la route).
J’y ai vu de la difficulté d’être léger et libre, d’être totalement seul, alourdi toujours par le poids (délicieux ?) de l’amour de l’autre. 

Pour le titre, c'est ici.

samedi 5 avril 2014

le journal d'une lectrice (1)



J’entreprends de relire, comme Alberto Manguel, un livre  par mois.
Relire un livre de prédilection, le faire une année, relire douze livres.
Et entamer une conversation avec eux.

ma liste :
Mars, la naissance du jour, Colette
Avril, la princesse de Clèves, madame de la Fayette
Mai, les nourritures terrestres, André Gide
Juin, dix et demi du soir en été, marguerite duras
Juillet, une chambre à soi, Virginia Woolf
Août, l’usage du monde, Nicolas Bouvier
Septembre, lettres à un jeune poète, Rilke
Octobre, rue des boutiques obscures, Patrick Modiano
Novembre, Eloge de l’ombre, Junichirô Tanizaki
Décembre, Le salon du Wurtemberg, Pascal Quignard
Janvier, les mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar
Février, un bonheur parfait, James Salter

L’idée vient un vendredi de mars, un jour où le printemps arrive, la fenêtre est grande ouverte pour la première fois de l’année, le rideau tiré devant le trop du paysage, l’air chaud et le silence entrent. Je lis la liste d’Alberto Manguel, je fais la mienne en regardant et ne regardant pas ma bibliothèque. Je commence. 


mars, La naissance du jour


Quand les écrivains que vous aimez citent les écrivains que vous aimez, vous avez l’agréable sensation de faire partie de la famille.
Et  J.B. Pontalis dit :
« Parmi les quelques livres qui traînent dans la maison louée pour les vacances d’été, je trouve un recueil de nouvelles de Colette (je n’ai presque rien lu d’elle) et l’envie me vient de relever ces deux passages :
« Je voudrais les chiens… Je voudrais le matin… Je voudrais me lever de bonne heure… Je voudrais le lait chaud avec le rhum, dans la buvette près du lac, les jours où il pleuvait tant… Je voudrais… » Elle trouva sans la chercher la formule de son souhait et l’expression de sa détresse : « Je voudrais l’année dernière. »
Ah ! Nostalgie, exil de soi, douleur exquise…
Et ceci : « Ah, soupira-t-il, j’ai eu peur » (que la femme aimée soit partie) quand il lui est annoncé qu’elle est morte.
Quelle franchise dans cet aveu ! Si elle est partie, elle va continuer à vivre, à désirer, à en aimer d’autres. Tandis que si elle est morte, adieu la jalousie, l’incertitude. Ne demeurera que mon chagrin."
(en marge des jours)

C’est avec Colette que j’ai commencé ma vie de lectrice. Avant, la bibliothèque rose, beaucoup et la verte, un tout petit peu, ça comptait aussi (Ha, les filles de Malory School !).
D’ailleurs, quand Mathilde qui a dix ans est venue à la maison avec son livre, nous avons comparé nos deux éditions : la sienne, la plus récente et la mienne, beaucoup plus ancienne. Chacune préférait les dessins de son édition, mais nous avons discuté comme deux lectrices tout à fait concernées par la littérature d’Enid Blyton, préférant toutes les deux Claude à Annie, François (déjà !) à Mick., pour ce qui était du club des cinq en vacances.
Mais c’est quand même à l’adolescence et avec Colette que tout commença sérieusement. Les Claudine, L’ingénue libertine, La seconde, tout.

Colette ne prend pas Vial. Elle y renonce, car elle ne le désire pas. Elle sait qu’il n’y en aura pas d’autres après. Le jour qui naît est celui de la fin de l’anecdote de l’amour des hommes. Naît alors le vrai amour du vivant, les bêtes, le végétal, se baigner dans la mer.
Dans La naissance du jour, il y a des lettres de la mère de Colette, de belles lettres, de rien, d’amour.
« Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est-à-dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante … Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir. C’est un plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois… »
Je n’ai pas de lettre de ma mère.

Pendant que je relis la naissance du jour. Albert lisait Les notes de chevet.
Livre aimé et inspirant. Exemple.
 
Liste des choses admirables :
Sami frey lit marguerite duras
Il lit la mort du jeune aviateur anglais
Il lit à nous mettre les larmes aux yeux
Et puis, là, il passe les deux mains dans ses cheveux
Alors il redevient David, Emmanuel, il n’a plus d’âge, il a tous les âges, il est tous les rôles.
Sami fait très bien la marguerite.
C’est beau et c’est un peu triste aussi.
Il sort à pas précautionneux.
 

samedi 15 mars 2014

De l'amitié



On m’offre un livre de marion fayolle qui s’appelle la tendresse des pierres, en me disant, j’ai pensé à toi en le lisant, tu verras … j’ai vu des dessins doux et fous où l’on enterre  un poumon, enferme une bouche précieuse dans un coffre … J’ai compris pourquoi on avait pensé à moi et ça m’a touché, car effectivement, c’est bien de tendresse qu’il s’agit, celle des filles qui parlent  de leur père qui meurt. La tendresse de ces moments-là, elle vient bien après, longtemps après, quand le deuil a fait son travail, comme on dit, quand la douleur n’est plus seule à prendre toute la place. Alors peut voir arriver la tendresse, on laisse affluer le souvenir de moments doux, même ceux de l’hôpital, celui par exemple où on a pris plaisir à ouvrir la fenêtre de la chambre pour laisser passer l’air du printemps (comme hier) avant que l’infirmière n’arrive tout fermer en disant non, non, il fait trop froid … (et ce n’est pas facile d’aller rouvrir la fenêtre lorsque, comme mon père, on a enterré non pas son poumon mais ses jambes avant tout le reste !).
Et puis, dans la même semaine, j’ai retrouvé ses dessins ici, ce qui n’est pas pour me déplaire.
Un jeudi, j’ai installé sur une page de mon ordinateur le cadran d’une horloge d’un autre pays, pour savoir l’heure, là-bas, où une amie fait un voyage si précieux.
Et puis, j’ai revu Laurence. C’est difficile de mettre des mots parce que c’est tout frais. Laurence, c’est mon amie de fac, l’institut d’art de la rue Michelet. Je crois que nous ne nous étions pas vues depuis dix neuf ans !  C’est elle qui m’a retrouvée. Et je l’en remercie. Au cours de ces dix-neuf ans, nous avons habité très près l’une de l’autre pendant une dizaine d’années sans le savoir et maintenant, elle s’en va ! Mais notre amitié, non, je ne crois pas. Je crois qu’elle restera, toujours, car dans ses yeux, je me suis vue vingt cinq ans plus tôt et j’ai aimé ce que j’ai vu. J’ai aimé  aussi ce que j’ai vu d’elle aujourd’hui.  Le fil (du temps) qui nous lie, nous relie.

Sinon, le printemps s’est annoncé chez nous avec trois jours d’avance, quand nous avons regardé Mekong hotel. De longs plans fixes, sur la terrasse de l’hôtel devant le fleuve, au son de la  guitare. Où il est encore vaguement question de vampires et d’âmes flottantes, mais où une femme parle en souriant du recul du M-16 qui la faisait tomber, tout en tricotant un fil rose. Et où aussi, face à ce fleuve si calme, paisible, on entend qu’ailleurs, il détruit et laisse exangue une population qui vit de peu, dans l’indifférence générale. L’image alors devient intolérablement douce et se remplit du hors champ.

Deux images d’Ida : l’homme assis, la tête dans les mains, dans la tombe re-creusée, Wanda, habillée comme chez Pina, parcourt la chambre d’un pas léger et vif, décidé, met le son du tourne disque à fond, ouvre la fenêtre en grand …

Dimanche matin, trainant en pyjama et sur internet, nous apprenons la mort d’alain resnais.  Cette fois, il n’y aura pas de « ou bien … ». Fini, l’audace et la liberté de passer de Muriel à On connaît la chanson, de Providence aux Herbes folles, mais nous n’avons encore rien vu.

Les petits lapins de la photo, c’est une autre histoired’amitié et, d’une certaine manière, à la suite d’un pari idiot, mais pas tant, liée à jamais à Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures.

samedi 22 février 2014

la huitième semaine



Où il est hélas temps de constater que certaines résolutions de début d’année ne sont pas tenues : écrire toutes les semaines, par exemple …
D’autres oui, lire, aller au cinéma. Ainsi, l’année avait commencé férocement avec The touch of sin.
Mais c’est parce que Seuls, les amants restent vivants que j’ai à nouveau eu le goût d’écrire (et aussi parce qu’Y. l’a demandé, et j’ai du mal à résister aux demandes de cette amie qui pourrait tout à fait écrire certains billets d’ici, tant la correspondance est forte).
Donc de la douceur de l’amour des amants entre eux. Cette douceur traverse les âges et garde en vie, surtout quand la vie, hein, on s’demande bien pourquoi continuer (pour cette semaine : demande d’interdiction d’un film à la télé, demande d’interdiction d’une pièce chorégraphique, car les danseurs sont nus, demande de ne plus payer le statut d’intermittents du spectacle , demande de retirer certains livres des bibliothèques … pour ne parler que d’un triste état d’esprit français apeuré et fascisant … tout bien réfléchi, ça ne donne pas envie de mourir, ça donne envie de distribuer des baffes). Mais moi, la douceur des amants et le travail des artistes me maintiennent en vie. Alors je lis des livres (ha, le premier plan du film, l’antre d’Eve ou quand elle prépare la petite valise pour le voyage) et je vais voir des films où la douceur des amants me porte dans sa langueur et me dit que quoiqu’il en soit, cela durera, si je crois encore en la puissance du chant et de l’amour.

J’ai aussi eu une semaine parisienne (entre la 6 et la 7) et pu vivre, l’avant dernier jour, un moment si doux. Il est 10h29 lorsque j’achète mon billet et m’interroge sur ce couple qui déjà sort de l’exposition, alors que l’entrée se faisait à 10h. ? Mes réflexions sur la cécité ne durent pas. Accueillie à grands pans de mur bleu, je marche dans les taches rouges : les filles de Buenos Aires, les hommes et les femmes d’Ethiopie, les petites filles jaunes du Chili, les cieux de Glasgow … et surtout, surtout, ce « mur vide ». Bolivie, Equateur, Ethopie, France, l’élégance du vide, de ces tables qui attendent, de ces cantines dérisoires, le petit couvert bleu posé de biais, des tables, des cuisines, des lavabos, des rouges, des jaunes, des blancs, des chiens, des murs bleus, encore. J’entends la femme à côté de moi dire qu’elle sent les odeurs d’Ethiopie, des cuisines boliviennes, celles de la ferme du Garet (1984) avec sa casserole émaillée jaune qui ressemble tant à celle du Chili (2004).
J’entends aussi celle qui râle « un quart d’heure devant pour écrire au lieu de regarder, pendant ce temps, ça n’avance pas ». C’est vrai, pourquoi ne pas tous regarder une exposition au même rythme (à condition que ce soit le mien) et en rang ?
Mais j’oublie, j’oublie. Et découvre qu’il peut faire froid en Ethiopie. Heureusement que ces grands draps blancs de tissu noir brodé protègent les corps. Je découvre qu’après le bruit des tirs dans le Liban des années 70, le fauteuil défoncé dans la pièce dévastée et si calme, semble m’attendre. Je pars déjeuner tranquillement et m’en vais lire la solitude heureuse du voyageur.

Et puis j’ai fait une tarte aux pommes que f. a trouvé bonne et ça, c’est du bonheur, parce que sa grand-mère était championne en la matière et c’est pas facile de lutter contre une grand-mère championne.

Pour la lecture, ça a été ça : elle demande « Et vous, comment lisez-vous ? ». Elle répond : « Je lis la nuit, jusqu’à trois, quatre heures du matin : l’obscurité, le noir autour de soi, ça ajoute beaucoup à la passion absolue qui s’établit entre le livre et nous. Vous ne trouvez pas ? La lumière du jour disperse les intensités en quelque sorte. »

Oui, c’est ça, Jim, la nuit, entre les livres et nous.

Sinon, l’année avait commencé par cette très belle image : dans le jardin d'Andreï, il pleut dans les tasses à thé.