dimanche 15 septembre 2013

Ma vie en cinémascope


La première fois que ma mère est allée au cinéma, elle avait six ans, c’était pour  voir Blanche Neige.
La première fois que je suis allée au cinéma, j’avais cinq ans, j’ai vu Le livre de la jungle. Une véritable opa Walt Disney.
Je me souviens essentiellement du court métrage (heureux temps des courts métrages avant les longs, sorte mise en bouche avant l’heure de l’ouvreuse qui passait dans l’allée avec un panier en osier qui craquait un peu, rempli de glaces, esquimau … Oui, j’ai 120 ans …) dans lequel un jeune garçon indien, maltraité par ses camarades se transforme en aigle. C’était beau, c’était ce qu’une petite fille de six ans pouvait rêver de faire pour échapper, déjà, à des pressions qui lui paraissaient bien lourdes.
Ensuite, le cinéma, ça a été en plein air, dans des odeurs de citronnelle, pour voir des films rigolos ; enfin, que les parents trouvaient rigolos ! mais pas que … des westerns pas trop pour les enfants, et aussi des histoires de momie-zombie à bord d’un paquebot qui terrorise les passagers et les enfants qui voient des films alors qu’ils sont un peu trop jeunes. Jane Eyre qui fait pleurer (du coup, je suis assez addict, j’ai bien du en voir cinq, six versions).
A mes quinze ans, j’ai repris les choses en main ! Et le chemin d’un cinéma art et essai dans lequel mon père m’accompagnait lorsque les films passaient le soir, et qu’il n’y avait plus de bus pour rentrer. Ainsi, je l’ai vu s’endormir dès les premières minutes de Stardust memories, et raconté par le menu, à ma mère qui alors frappait sa tempe du bout de son index, le Sacré Graal, des Monty Python, allant jusqu’à mimer la scène du roi Arthur à cheval (sans cheval) et surtout de son valet fermant la marche, frappant entre elles des noix de coco, pour faire le bruit des sabots ! (il en parla, en rigolant, jusqu’à la fin de sa vie, ne revenant pas de la loufoquerie du genre).

La première fois que j’ai vu Manhattan, j’étais dans un avion qui m’emmenait dans la brousse africaine, avec une autorisation parentale pour quitter le territoire, car j’étais mineure. J’allais rejoindre un tout autre univers, mais venant d’une petite ville provinciale, je découvrais par ces images la Ville, ses appartements, sa nourriture, ses bars, ses restaurants, ses transports, ses rituels, ses conversations … qu’un jour, je rejoindrai.
Bien sûr, il y a eu la télévision : le cinéma de minuit, la voix de Patrick Brion le dimanche soir. Il fallait, parfois, batailler avec les parents pour se coucher tard alors qu’il y avait école le lendemain. Et voir passer la tête de ma mère par la porte du salon qu’elle entrouvrait en disant : « ça finit bientôt ? ». « Oui, c’est presque fini », répondais-je à peine pour ne pas rater une seule image de La nuit du chasseur, de la Féline de Jacques Tourneur, La notte d’Antonioni (que je reverrai un soir très tard à la cinémathèque de Toulouse, le jour de mon anniversaire), …
Puis, Paris, la vie d’étudiante. Le ciné-club de la fac, le lundi midi. Les films en cycle : le néoréalisme italien. Le choc de Rome, ville ouverte, à en être malade et que je ne reverrai jamais plus. La beauté subjuguante de Lucia Bosè dans Chronique d’un amour (qui fera un fils non moins magnifique que Pedro travestira), … Les hilarants Lubitsch, Howard Hawks, les élégants Cary Grant, Greta Garbo à l’action Christine que me fait découvrir mon amie Laurence, parisienne de toujours.
Tous les autres cinémas, tous les autres films, pour toute la vie entière.

Il y a la vie en dvd, aussi. Je demande à mon père, cloué chez lui, quels films lui ferait plaisir avec l’achat du lecteur prévu pour que le temps ne lui paraisse pas trop long, trop vide, maintenant que la vie lui a réservé quelques surprises auxquelles il n’y a d’autre choix que de se soumettre.  Il dit « des films avec Errol Flynn, Tyrone Power », les films de son enfance, les héros sont les héros pour toute la vie. Il les regardait de temps en temps en les glissant dans le lecteur dvd qu’il avait appris à manipuler pour entendre les voix en français.
Aujourd’hui, ces films sont chez nous et f. ne dédaigne pas une soirée en compagnie d’un justicier en collant vert dévalant des escaliers tout en se battant à l’épée, sourire aux lèvres et jetant d’un geste léger, l’air de rien, un cerf entier dans l’assiette du félon (qui joue aussi un garçon fort peu fréquentable chez Hitchcock, quelques années plus tard).
Ainsi, de film en film, des images, des histoires, des vies se racontent et nous, on va au cinéma.

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