dimanche 13 juillet 2014

journal d'une lectrice (3)


Premières pages, assise sous l’abri où j’attends le train. Il fait doux. Je me rends compte que, souvent, j’apprécie ce temps de lecture. Souvent aussi, le train est en retard, je peux lire un peu plus longtemps. Dans le train, en général, je ne peux pas, trop de monde, je suis debout et donc comme « en dehors » du livre. J’avais entendu Pascal Quignard dire que lire est une forme fermée : le livre tenu ouvert devant le visage construit une forme fermée (peut-être comparait-il cela à la forme ouverte qu’est l’écoute de la musique, je ne sais plus). Parfois, bien que je tienne le livre devant mon visage, je n’arrive pas à fermer la forme, je n’arrive pas à lire !
Je reprends mon vieil exemplaire des éditions folio des Nourritures terrestres, il date de 1979. L'ai-je lu cette année là ? Un peu plus tard, je crois. Les pages me paraissent épaisses. Le papier a jauni, il a une odeur…
Deux souvenirs de la première lecture qui remonte à trente ans : le prénom Nathanaël et l’orange pelée.
Les nourritures terrestres, c’était le plaisir d’éplucher une orange.
Premier constat : Nathanaël est là, mais l’orange, non ! Dans quel autre livre se cache-t-elle ? Relire tout Gide ? Humm, on verra.
La mémoire est joueuse : il arrive que des visiteurs reviennent voir une exposition et sont persuadés que nous avons refait l’accrochage entre leurs deux visites ! Moi j’étais sûre de « relire » l’orange et surtout de retrouver le plaisir à la lecture de ce passage.
Il me reste mon souvenir et  un plaisir nouveau à cette lecture.

Découvrir qu’à vingt ans, j’aimais déjà les listes (on ne change donc jamais ?).

…Il y en a qui voudraient vous faire aimer la vie ;
D’autres après lesquels l’auteur s’est suicidé.
Il y en a qui sèmes la haine
Et qui récoltent ce qu’ils ont semé.
Il y en a qui, lorsqu’on les lit, semblent luire,
Chargés d’extase, délicieux d’humilité.
Il y en a que l’on chérit comme des frères
Plus purs et qui ont vécu mieux que nous.
Il y en a dans d’extraordinaires écritures
Et qu’on ne comprend pas, même quand on les a beaucoup étudiés.
Il y en a dont les paroles sont plus douces
Que le bruit des feuilles à midi.
C’est un livre que mangea Jean à Patmos,
Comme un rat ; mais moi j’aime mieux les framboises,
Ca lui a rempli d’amertume les entrailles
Et après, il a eu beaucoup de visions.

Et aussi :
Il y en a dont on ferait des confitures
Rien qu’à les laisser cuire au soleil.
Il y en a dont la chair malgré l’hiver demeure sure ;
De les avoir mordus les dents sont agacées.
Il y en a dont la chair paraît toujours froide, même l’été.
On les mange accroupi sur des nattes,
Au fond de petits cabarets.
Il y en a dont le souvenir vaut une soif
Dès qu’on ne peut plus les trouver.
(re-voilà mon orange perdue)

Encore :
Ronde de mes soifs étanchées
J’ai bu dans des verres si minces
Qu’on pensait les briser avec la bouche
Avant même que les dents ne les touchent ;
Et les boissons semblent meilleures là-dedans,
Car presque rien de nos lèvres ne les sépare.

Des livres, des fruits, des soifs, des nourritures à se repaitre, mais dans une sorte d’ascèse, celle de « la disposition à l’accueil », celle qui n’a pas à voir avec le désir.

Et quelques injonctions :
Que l’importance soit dans le regard et non dans la chose regardée.
Laisse à chacun le soin de sa vie.
Attends tout ce qui vient à toi ; mais ne désire que ce qui vient à toi.

Est venue à moi l’œuvre de Bill Viola : la chambre de Catherine, le quintet de l’étonné, la jeune fille de Three Women qui, une fois franchi l’écran d’eau qui nous sépare à nouveau, se retourne vers moi.

Maintenant, le jardin est arrosé par une pluie qui ne sait pas que nous sommes en été. 

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